Inde : les derniers sanctuaires du tigre du Bengale
Observer le tigre en Inde : engagement ou contradiction ?
Depuis quelque temps, j’entends souvent la même chose chez certains photographes européens : « L’Inde, c’est devenu trop touristique pour la photographie animalière. ».
Beaucoup prennent alors la décision de boycotter le pays, préférant des réserves privées en Afrique du Sud, plus exclusives et plus confortables dans lesquelles ils ont plus de “maîtrises”.
Je comprends ces critiques, car oui, certains parcs nationaux indiens ont connu une pression touristique importante et oui, il existe encore des comportements perfectibles.
Mais je crois profondément que tourner le dos à l’Inde n’est pas la solution, car si l’on veut observer le tigre du Bengale dans son habitat naturel, dans les forêts qui l’ont vu évoluer depuis des millénaires, il n’y a qu’un endroit au monde où cela est encore possible à grande échelle : l’Inde.
Et surtout, boycotter un pays qui a sauvé son espèce emblématique de l’extinction… Est-ce vraiment cohérent avec une démarche de conservation ?
Comment l’Inde a sauvé le tigre du Bengale ?
Les années 1970 : un prédateur au bord de l’extinction
Au début des années 1970, la situation est critique pour le tigre du Bengale, le WWF déclare des chiffres catastrophiques : il reste moins de 2000 individus en Inde. La chasse aux trophées amenés par les colons anglais et les maharadjahs ainsi que sa réputation de mangeur d’hommes en font la cible idéale, la population de tigre chute alors drastiquement.
L’Inde aurait pu profiter de cette occasion pour s’enrichir, mais au contraire, le pays prends alors la décision de s’engager activement dans la protection de ce félin. Dès 1972, une loi émane dans le but de protéger la faune sauvage afin de renforcer la conservation des tigres dans le pays. Le pays souhaite alors assurer une surveillance par le biais d'avis/directives normatives, en se basant sur une évaluation de la situation actuelle, sur les initiatives de conservation en cours et sur des recommandations de comités spécialement constitués.
Le Ministère de l'Environnement, des Forêts et du Changement climatique constitue alors un nouvel organisme : L'Autorité nationale pour la conservation du tigre (NTCA). L’objectif de celui-ci ? Donner une autorité légale au Project Tiger afin que le respect de ses directives devienne obligatoire.
Project Tiger : protéger l’habitat pour sauver l’espèce
En 1973, le Project Tiger voit le jour, il s’agit d’un programme financé par le gouvernement afin d’apporter un soutien financier aux États où vivent des tigres pour la conservation in situ de ces animaux dans des réserves désignées.
La stratégie est claire : on ne protège pas seulement un animal, on protège son écosystème et les populations vivants autour.
Le programme reposait principalement sur la création de réserves dédiées au tigre, de 9 à leur création, ils sont maintenant passés à 51 réserves réparties dans 18 États à travers le pays, cela représente presque 2,5% de la superficie géographique de l’Inde. Ces réserves ont été pensées de manière intelligente, avec la création d’une zone centrale et d’une zone tampon, chacune ayant un but différent.
Les zones centrales, ou « core zone », ont le statut juridique de parcs nationaux avec notamment une zone toujours interdite au tourisme dans laquelle la faune sauvage peut évoluer à l’abri des regards.
Les zones tampon, ou « buffer zone », sont un mélange de terres forestières et de terres rurales dans lesquelles hommes et faune sauvage évoluent ensemble. Elles sont gérées comme des zones à usages multiples avec programme inclusif axé sur les populations locales afin qu’elles puissent cohabiter en toute sécurité avec le tigre.
Mais le travail du Project Tiger ne s’arrête pas là, depuis quelques années leur domaine d’activité c’est étendu, et ils ont pris de nouvelles initiatives :
Surveillance scientifique des tigres & de leur habitat
L’évaluation régulière des réserves
Le soutien financier & technique aux réserves
La création d’espace inviolable pour la faune sauvage (notamment avec des corridors naturels reliant les réserves pour faciliter le déplacement de la faune sauvage)
Le développement de l’implication des populations locales dans le processus
La coopération internationale.
Les résultats parlent d’eux-mêmes.
Une réussite mondiale en matière de conservation
Aujourd’hui, environ 3600 tigres du Bengale ont été recensés en Inde, soit 75% de la population mondiale.
Cela ne signifie pas que tout est parfait, mais dans un monde où la biodiversité décline partout, c’est un signal fort.
Savoir qu’un pays en développement a réussi à inverser une trajectoire d’extinction de ce félin a le mérite d’être reconnu.
Tourisme et conservation : un équilibre fragile mais essentiel
Comment le tourisme protège le tigre ?
Le tourisme animalier en Inde joue un rôle clé dans la protection du tigre du Bengale, pour plusieurs raisons :
La création d’emplois locaux (guides, chauffeurs, naturalistes) : avant l’existence des réserves, des populations locales habitaient sur ces terres et vivaient principalement de l’agriculture. Leur délocalisation a entraîné une perte financière pour ces peuples, c’est pour cela que les emplois générés par le tourisme ont été réservés aux anciennes populations vivant sur ces lieux auparavant. (par exemple, les emplois crées dans le parc national de Panna sont réservés aux anciennes populations vivant sur les terres de Panna, une personne venant d’une autre région n’aura pas accès à ces postes.).
Des revenus pour les communautés riveraines : le tourisme permet aux hôtels, restaurants, boutiques et autres de générer des rentrées d’argent régulières.
Une valeur économique associée à la présence du tigre : les populations locales sont entrain de réaliser que la présence du tigre dans leur région apporte de l’argent et une sécurité financière plus importante que s’il n’était pas présent.
Un tigre vivant a aujourd’hui plus de valeur qu’un tigre mort, cela est dur à dire, mais c’est cette réalité économique qui protège l’espèce.
Les critiques sont-elles légitimes ?
Cela serait mentir que de dire non. Oui, il y a encore des dérives, notamment :
Trop de véhicules autour d’un individu
Une pression liée à la “course à l’observation”
Des comportements parfois intrusifs
Mais n’est-ce pas exactement ce qui est en train de se développer dans certains pays d’Afrique, pour ne pas les citer, et cela, en pleine conscience ?
À la différence des guides africains, les Indiens ne bénéficient pas de programmes avancés comme le propose le FGASA en Afrique du Sud, les formations locales sont moins riches et souvent plus courtes. Il faut également garder en tête que devenir guide n’est pas forcément une vocation comme cela peut l’être sur le continent voisin, au départ cela est bien souvent un travail alimentaire pour les Indiens qui deviendra, par la suite, une passion pour certains.
De plus, 95% du tourisme indien est généré par le peuple indien lui-même, une population qui, de manière généralisée, n’est malheureusement pas encore éduquée sur l’éthique animale. J’ai déjà rencontré des individus en safari qui ne savent pas faire la différence entre un tigre et un léopard…. Alors comment pouvons-nous attendre de leur part de faire la différence entre une observation éthique et non-éthique ?
Malgré cela, les choses évoluent et de nouvelles directives sont mises progressivement en place comme :
Des quotas de véhicule autorisés par jour
Des traceurs GPS positionnés sur les véhicules
Des règles de distance et de temps d’observation
L’interdiction des téléphones portables dans certains parcs pour éviter les comportements excessifs
Les mentalités changent, et la pression internationale pousse vers davantage d’éthique.
Pourquoi observer le tigre en Inde reste indispensable
Parce que c’est son territoire
Le tigre du Bengale est indissociable de la jungle indienne, le voir évoluer dans son habitat naturel, c’est comprendre :
Son rôle de régulateur des écosystèmes
Son importance comme espèce parapluie
La fragilité des équilibres qu’il maintient
Se rendre dans des réserves africaines pour observer un animal qui n’est pas originaire de cette région ne participe pas à sa conservation, cela revient à aller au zoo.
Parce que notre présence peut faire la différence
Comme je l’ai dit plus haut, chaque visiteur contribue au financement direct des parcs nationaux, mais la présence de visiteurs étrangers peut-être un vrai levier pour l’éthique. Nous avons la possibilité de fournir un enseignement gratuit au guide et chauffeur sur des connaissances auxquelles ils n’ont pas encore accès.
Pourquoi vouloir renoncer au changement alors que nous pouvons en être un acteur direct ? Refuser d’y aller par principe peut sembler méritant, mais soutenir un modèle perfectible, tout en encourageant son amélioration, me semble plus cohérent.
Il ne faut pas oublier que la conservation est un processus, pas un idéal figé.
Conclusion : soutenir plutôt que fuir
Les sanctuaires indiens ne sont pas parfaits, le défi des prochaines années est clair : trouver l’équilibre entre fréquentations, protection et éthique.
Mais l’Inde a déjà accompli le plus essentiel : sauver le tigre du Bengale de l’extinction.
Si nous voulons continuer à voir ce prédateur mythique évoluer librement, nous devons soutenir ces modèles de conservation, tout en restant objectifs. À chaque fois que j’observe un tigre en Inde, je sais qu’il évolue dans son milieu naturel, que des équipes travaillent quotidiennement pour le protéger et que ma présence participe indirectement à ce système de protection.
Cela ne m’empêche pas d’être exigeantes, de dire, et d’expliquer à mes guides quand une situation n’est pas correcte, car je crois à un tourisme plus responsable et plus respectueux.
Nous avons tous le pouvoir de faire la différence en unissant nos connaissances et en nous instruisant mutuellement.